Europa Star

Le patrimoine horloger en héritage

Texte
Claude Hervé-Bazin
Copyright
Europa Star
Parution
Février 2026

Voilà un siècle, après une décennie à bourlinguer pour vendre des montres suisses à travers la planète, Hugo Buchser, à l’aube de la trentaine, fondait sa première publication horlogère à Genève. D’autres, beaucoup d’autres suivirent, diffusées à partir des années 1950 sous le titre d’Europa Star. Rencontre avec son arrière-petit-fils et actuel dirigeant de l’entreprise familiale, Serge Maillard.

C’était l’époque des gentlemen voyageurs, de la vapeur et du canal de Suez, des journées interminables sur le bastingage et des soirées à la table du commandant.

La Première Guerre mondiale éclate tout juste au moment où le jeune Hugo Buchser, 18 ans à peine, fonde sa première entreprise horlogère : la Transmarine Uhrenfabrik. Un appel au large, déjà… et un premier succès, qui le voit, bientôt, enchaîner les voyages vers Bruxelles. La petite entreprise se développe en famille, mais le jeune homme rêve de plus, bien plus. Le voilà en 1920 cinglant vers Alexandrie et les Indes, un stock de montres à ressorts accidentellement inversés (achetés au rabais) dans sa malle. Qu’en faire ? À défaut de fonctionner, l’objet ne manque pas de prestige. Et le voilà qui, bientôt, orne le bras des maharajahs. Qu’importe l’heure, au fond : en Inde, à cette période, le temps se soumet encore aux hommes.

Rusé renard, Hugo stupéfie ses interlocuteurs en leur présentant une horloge fluorescente prétendument « magique », à radium, qui s’illumine lorsqu’il l’expose discrètement aux rayons du soleil… Effet et ventes garantis ! Après un an à baguenauder des plaines du Gange aux marges de l’Hindou Kouch, l’aventurier rentre au pays, affaires conclues. En affirmant même, vrai ou pas, avoir passé la nuit sous la tente d’un agitateur hindou répondant au nom de Gandhi.

Une dynastie d’éditeurs horlogers
En 1926, Hugo se marie avec l’héritière de la manufacture horlogère Roamer. Puis se lance dans l’édition, « après avoir identifié le besoin d’un pont éditorial entre l’industrie horlogère suisse et les marchés lointains », raconte son arrière-petit-fils Serge Maillard, aujourd’hui directeur de l’entreprise familiale.

« Les premières publications étaient des guides multilingues avec toutes les adresses des fournisseurs » précise Serge Maillard. Guide des Acheteurs. Guide des Machines et Bulletin d’informations techniques. Et même le Rapid qui, dès 1932, accompagne les touristes visitant la Suisse, en concurrence avec les nouveaux guides Michelin ! « Puis ces ouvrages ont été accompagnés de comptes rendus réguliers, qui sont devenus des périodiques, des revues, des magazines. C’était un peu le LinkedIn de l’époque, avec de nombreuses annonces mettant en relation les acteurs de l’horlogerie dans le monde entier. Certaines marques ont ainsi construit tous leurs réseaux dans le monde à travers Europa Star ! »

Serge Maillard, que représente pour vous le fait de célébrer prochainement le centenaire d’Europa Star?
C’est d’abord un sentiment de responsabilité. Un titre qui traverse un siècle appartient à l’histoire d’une communauté — celle des horlogers, des fournisseurs, des détaillants, des collectionneurs. Le centenaire est pour nous l’occasion de transmettre notre histoire, autant que de projeter le média dans les prochaines décennies. Notre ambition restera cependant toujours la même : chroniquer la vie de l’horlogerie, de la joaillerie et des microtechnologies. 

Vous dirigez le seul magazine horloger suisse publié sans interruption depuis un siècle…
Depuis 1927, nous avons publié sous plusieurs appellations des titres en différentes langues, adaptés au marché local : en anglais, en français, en chinois, en espagnol, en portugais, même en hindi ! Europa Star était le titre de notre édition européenne, apparue après le traité de Rome dans les années 1950, qui ouvrit un marché important pour les horlogers suisses en Europe. Au fil du temps, l’ensemble de notre production a été relabellisée sous ce nom. Europa Star a traversé les guerres, la crise du quartz, la mondialisation puis le virage digital. Notre continuité, notre indépendance et notre caractère familial sont des marqueurs forts de notre identité.

Nous avons numérisé toutes nos éditions et les relire, c’est retracer l’itinéraire de l’horlogerie aux XXe et XXIesiècles : l’arrivée de la montre-bracelet, les modèles iconiques des années 1950 à 1970, la révolution du quartz, puis la renaissance de la belle horlogerie mécanique, l’émergence de la scène indépendante, le nouvel âge d’or de ces dernières années… En version papier puis en version numérique dès 1995 – soit il y a déjà 30 ans ! – nous chroniquons cette histoire.

Comment définiriez-vous Europa Star aujourd’hui?
Par un filtre constant : celui de la valeur ajoutée éditoriale. Nous traitons des sujets de fond, mais aussi l’actualité, la chaîne de valeur (fournisseurs, distribution, retail, seconde main), la technique (mouvements, matériaux) et la culture (histoire des marques, iconographie, design). Chaque sujet est replacé dans une chronologie longue, avec des repères tirés de nos archives. 

Nous publions aujourd’hui en français et en anglais, en espagnol et en chinois. Notre diffusion reste très internationale, avec une audience forte en Europe, en Amérique du Nord et en Asie. Nos grands principes éditoriaux sont de travailler via des dossiers thématiques et sur des sujets qui tiennent sur la durée.

Les rencontres jouent-elles un rôle important?
Elles sont le cœur battant du journalisme. En septembre, par exemple, nous avons consacré un article de 20 pages aux 40 ans de l’AHCI, l’Académie horlogère des créateurs indépendants, composée des meilleurs horlogers du monde. François-Paul Journe, Vianney Halter, Philippe Dufour, Felix Baumgartner, Svend Andersen, Vincent Calabrese et bien d’autres… tous étaient autour de la table pour une discussion, un photoshooting et un repas convivial. Un moment exceptionnel, suspendu dans le temps, rendu possible car nous avons connu ces horlogers à leurs débuts et avons pu suivre tout leur parcours !

Êtes-vous les porte-parole de l’horlogerie suisse?
Nos publications se sont toujours caractérisées par un fort degré d’indépendance : nous n’avons jamais été les lobbyistes de l’horlogerie suisse, nous avons toujours œuvré pour le développement de l’horlogerie dans le monde entier, sous ses différentes facettes. Le temps long, qui est le nôtre, nous permet de contextualiser et, parfois, de prendre position quand l’enjeu dépasse l’écume du moment.

Comment le magazine est-il perçu, à votre connaissance?
Comme une référence indépendante, appréciée pour sa mémoire et son recul. On nous lit pour comprendre les cycles, pas seulement les nouveautés. Et si nous explorons bien sûr le podcast, la vidéo et toutes les facettes du numérique, le fond prime toujours sur la forme. L’essentiel reste, pour nous, l’identité.

Le print garde une place de choix, en tant qu’objet de référence. Notre but est que, comme des montres, nos lecteurs collectionnent nos magazines ! C’est notamment le cas lorsque plusieurs générations de détaillants se suivent, dans une même famille. Beaucoup me disent avoir mené leur formation horlogère, étant jeunes, à travers nos publications. Ce sont des moments exceptionnels, très émouvants pour nous !

Une édition spéciale prévue pour le centenaire?
Tous les numéros du centenaire seront exceptionnels, tant dans leur forme que dans leur contenu ! De nombreux projets sont en préparation, éditoriaux et au-delà…

Votre expérience personnelle de l’horlogerie?
À 4 ou 5 ans, je m’étais donné plusieurs défis pour l’année : savoir nouer mes lacets moi-même et… apprendre à lire l’heure sur ma nouvelle montre analogique ! À 12 ans, je distribuais nos publications sur notre stand à la foire de Bâle.

Inévitablement, le voyage s’est imposé à moi. Pour rencontrer, comparer et contextualiser — l’ADN familial comme celui de notre métier. Et si ma carrière de journaliste m’a d’abord tenu éloigné de l’horlogerie, le temps venu, j’ai repris avec humilité le flambeau du magazine, en veillant à le faire évoluer. L’héritage donne du sens et l’horlogerie est un sujet sans limites, qui ouvre sur de nombreux univers — et sur la question la plus essentielle : celle du temps.

europastar.ch