Forever Young
Les 1001 vies de Max Büsser
L’enseigne horlogère genevoise MB&F fête ses 20 ans. Max Büsser et ses Friends célèbrent l’événement à leur manière habituelle : dans le partage, l’amitié et la simplicité. Le natif de Milan, Lausannois d’adoption, revient sur les jalons marquants de cette épopée, dont les premières heures ont sonné rue Verdaine, avant d’ouvrir des ateliers boulevard Helvétique et, enfin, une grande MAD House à Carouge.
La barbe a un peu blanchi, mais sans excès. Max Büsser ne change pas, ou très peu. Lui dira qu’il manque de sommeil, que les grands salons internationaux lui pèsent, mais ce faux extraverti possède toujours, à 58 ans, le charme de ses 35 ans. Rencontré à Genève en ce début d’automne, Max Büsser est un homme heureux. Il fête les 20 ans de son aventure MB&F, pour Max Büsser & Friends.
La route fut cependant longue et tortueuse. Dans sa trentaine, notre héros est en poste chez Harry Winston. Il en revitalise l’horlogerie avec une maestria certaine. La recette est celle de montres millésimées, les Opus, que le joaillier lance en collaboration avec un grand horloger indépendant renouvelé tous les ans. Ces montres concept, en série limitée, imposent sur la place horlogère genevoise la griffe d’une marque pourtant américaine et joaillière.
Pont d’or
La formule est quasi-miraculeuse. Les Opus s’arrachent à prix d’or. Harry Winston offre à Max Büsser un pont d’or pour aller plus loin — un mirifique contrat que le jeune homme, une fois n’est pas coutume, lit intégralement. Grand bien lui en fait : dans ses dernières pages, le document comporte des clauses de non-concurrence et d’exclusivité qui lui fermeraient presque toutes les portes d’un avenir indépendant. Max Büsser, animal, instinctif, se cabre. Son besoin irrépressible de créer serait définitivement étouffé : il déchire la proposition d’Harry Winston et se lance à son compte.
« On se dit que j’avais fait l’EPFL, que j’avais un petit nom dans l’horlogerie, et des idées plein la tête qu’il fallait juste passer en production. En réalité, je n’avais rien de tout cela. Juste le dessin d’une première montre, pas de mouvement, et seulement 50 % du budget qu’il fallait pour en sortir le prototype », se rappelle Max Büsser. Qui décide, pour recueillir les fonds manquants, de partir rencontrer des détaillants. Son tour du monde en 80 jours, à peu de choses près.
Armé d’une maquette en plastique de sa première montre, la Horological Machine 1 (HM1), il parcourt les continents à la rencontre de partenaires commerciaux prêts à lui financer cette création initiale et à lui acheter les suivantes — qu’il n’a toujours pas dessinées.
Max Büsser croise ainsi 15 détaillants. Dix le renvoient amicalement à ses idées de doux rêveur. Cinq lui font confiance et lui font un virement, sans la moindre garantie d’en revoir un jour la couleur. L’aventure MB&F est lancée. Mais le plus beau est ailleurs : sur ces cinq détaillants rencontrés il y a un quart de siècle, hormis un qui a fermé, tous les autres sont encore de l’histoire (Chronopassion, Seddiqi, The Hour Glass et Westime). Pourquoi ?
Menaces de banqueroute
Les qualificatifs fusent. « Amitié, fidélité, solidarité », énumère Max Büsser. Et beaucoup de confiance aussi. Car la trajectoire de MB&F est tout sauf linéaire. La marque, qui réinvestit la totalité de ses modestes gains dans la montre suivante, atteint péniblement l’équilibre, année après année. « Pendant très longtemps, nous devions attendre le 15 décembre pour savoir si nous étions dans le rouge ou pas ». À quatre reprises, MB&F frise la banqueroute : « 2007, 2009, 2012 et 2014 », égrène l’intéressé, comme quatre années noires gravées au fer rouge dans sa mémoire. Jusqu’à songer à jeter l’éponge ? « Non, car être entrepreneur, c’est être papa. On a un bébé, on ne le lâche pas. Jamais ».
Le père tardif de deux filles, qu’il a eues respectivement à 46 et 50 ans, sait que quoi il parle. Il envisage sa propre marque, MB&F, comme un collectif quasiment indissoluble. « Chaque client qui porte une MB&F peut revenir nous voir aujourd’hui et rencontrer l’horloger qui a assemblé sa montre », souligne avec fierté Max Büsser. Avec, en filigrane, toujours la même volonté de garder le cercle de ses clients et « friends » le plus serré possible. Ses clients, il en connaît personnellement plusieurs centaines. Beaucoup ont l’une de ses montres. L’un d’entre eux en a acheté...31. Mais Max Büsser ne fait pas la différence. Seule compte la force du collectif.
Croissance soutenue
Il en va de même pour ses propres équipes. Des cinq personnes à ses côtés en 2005, quatre sont encore là, dont Eric Giroud, l’incontournable designer. Mais la petite PME s’est, depuis, transformée en entreprise. « J’avais toujours dit que nous ne serions pas plus de 15. Nous serons bientôt 70 », constate Max Büsser. « Nous ne produisons pas nécessairement plus de montres, mais nous intégrons de plus en plus de métiers en interne. Toutes nos pièces sont finies à la main. Nous en avons sorti 396 l’année dernière. En 20 ans, nous avons développé 23 calibres. C’est énorme. Nous en avons encore une bonne dizaine dans les tuyaux. Aujourd’hui, j’arrive à voir à peu près clair jusqu’en 2034 ».
Il est donc loin, le temps où Max Büsser ne savait pas, au 15 décembre, s’il passerait le cap de la nouvelle année. Mais l’homme reste marqué de ses succès comme de ses craintes. « Nous ne dépensons jamais un argent que nous n’avons pas. Nous n’avons pas de dette, pas de crédit, mais des tonnes de rêves plein la tête. Aucun mercenaire à bord. Plutôt des missionnaires ! », s’amuse Max Büsser.
Chanel, deus ex machina
Reste la question de la succession. L’homme approche de la soixantaine. « On ne sait pas ce qui peut se passer. Je n’ai pas le droit de ne pas penser à la suite, lorsque je ne serai plus là. Je ne peux pas laisser se perdre tout ce que nous avons construit en 20 ans ». Fidèle à son esprit de clan, Max Büsser a d’abord consulté sa famille. Son épouse ne souhaite a priori pas reprendre la direction du navire MB&F, et ses deux filles sont trop jeunes. Reste les « Friends » : ceux de la première heure sont toujours là...mais sont sensiblement de la même génération. Que faire ?
« Nous sommes allés voir Chanel, avec qui nous avions déjà des relations. C’est une magnifique marque familiale, qui a toujours eu une vision à très long terme, comme nous. Ils n’ont aucune intention d’interférer dans la poursuite de l’aventure MB&F, nous laissant notre totale liberté créative. Alors nous leur avons donné une part de capital et, surtout, un droit de préemption : si, lorsque je partirai, mes proches ne veulent pas reprendre les rênes, ils assureront la continuité. Nous ne pouvions pas rêver mieux ».
L’heure n’est pourtant pas encore venue de sortir de scène. Max Büsser a bien d’autres idées, dont bon nombre n’ont rien à voir avec l’horlogerie. L’homme pense à des enceintes connectées, des machines à café, des poivriers — pour ne citer que quelques exemples. Seuls lui manquent le temps, et les partenaires. Et peut-être un peu de financement, comme il y a 20 ans. L’histoire, cet éternel recommencement.