Un œil sur la montagne

Les plus jolies tables d’alpage

Texte
Claude Hervé-Bazin
Copyright
Yannick Gonnet | Matthias Gehri | François Panchard
Parution
Juillet 2026

Il est des lieux où manger rime avec sérénité. Où la faim, aiguisée par l’air pur, la lumière d’août sur les alpages et le tintement des clarines tranchant le silence, se fait plus insatiable. Rissolant sous ses 300 jours de soleil annuels, Crans-Montana offre en été une large palette de tables avec vue. Panorama(s), de loin en loin.

Pourquoi faire compliqué quand on peut faire simple ? Lorsqu’une envie de bonne table panoramique s’affirme, les remontées mécaniques offrent déjà plusieurs possibilités, quelques minutes seulement au-dessus de la station.

Du côté de Cry d’Er
À 1’947 m d’altitude, en chemin vers Cry d’Er, niveau station intermédiaire, le Merbé en son chalet déroule une première terrasse avec vue. Sous le nez : la télécabine qui cliquette doucement et l’électrocardiogramme des Alpes valaisannes. Dans l’assiette : soupe à l’oignon, tartare, burger au fromage d’alpage, buddha bowls, viandes rassies sur l’os (jusqu’à 52 jours). Et pour arroser : une jolie cave italo-franco-suisse.

Un cran au-dessus — dans tous les sens du terme —, le Chetzeron s’arrime dans son ancienne gare de télécabine réinventée en Design Hotel. À 2’112 m, le coup d’œil gagne en profondeur (avec quatre terrasses, rien de moins !) et la table en coup de main. Ici les chaises longues pour un apéro détente, là les grandes tablées du lunch, là encore les hamacs pour bien digérer… Si la tradition est assurément revisitée, les produits locaux de saison ont conservé ici l’absolue priorité. La carte des vins suit la même pente, privilégiant les terroirs helvétiques. Pour rallier le lieu, trois options : dépenser son quota de calories en grimpant à pied de la station (1 h 30-2 h), se laisser doucement glisser au fil de la pente depuis Cry d’Er, ou réserver un des Defenders (4x4) maison.

En contrebas, entre sentiers de randonnée et pistes de ski, Chez Erwin est facilement accessible depuis le parking des Plans-Mayens. La bicoque aux volets rouges est tenue par Lionel Reynaud — le frère du chef étoilé du Pas de l’Ours. Au menu : des sourires et une cuisine valaisanne bonhomme, jonglant entre planches, saucisse de veau, grillades et fondue au fromage de Corbyre. Pour la note sucrée : les meringues à la crème de Gruyère, bien sûr.

En allant vers les Violettes
1’974. Pas une année de naissance, non, mais l’altitude de la Buvette de Pépinet, plantée face au décor, avec l’habituelle terrasse aux aguets. Dans le dos : une solide bâtisse d’autrefois en pierre, rustique de caractère. L’assiette est du même tonneau : fondue, croutes, tartiflette — bref, du fromage à tous les étages (et du pinot noir). Normal, les vaches vous regardent. Et non, elles ne prennent pas la carte bleue.

Magique, voilà bien le leitmotiv de la Cabane des Violettes, arrimée sur son éperon rocheux 234 m plus haut (2’208 m), à quelques pas seulement de la télécabine. On y déjeune les montagnes dans les yeux ou autour du four en pierre lorsqu’il pleut (sacrebleu !), d’une cuisine pensée par l’incontournable chef Franck Reynaud — 18/20 à L’Ours, en station. Assiette et produits locaux de qualité, accueil chaleureux et efficacité, les habitués ne tarissent pas d’éloges.

Plus haut, toujours plus haut
Un saut de puce en téléphérique, encore, et voilà le sommet atteint : 3’000 m, à quelque chose près. D’un côté, tout l’arc des Alpes Pennines, du mont Blanc au Simplon. De l’autre, la vastitude blanche de la Plaine Morte, le plus grand glacier-plateau de Suisse. Les baies vitrées du Restaurant Plaine Morte offrent un belvédère impeccable. À la carte, rien d’aussi vertigineux, mais de quoi se sustenter, entre ciel et glace.

Plus loin encore ? À 2’789 m et 1 h 30 de marche, la Wildstrubel-hütte du CAS se perche sur le bord oriental de la réserve naturelle de Gelten-Iffigen, dans le canton de Berne, déjà. Au menu, une rando très minérale souvent semée de névés en début d’été (hasardeuse par temps de brouillard), puis une soupe du jour, une croûte, des röstis ou une assiette montagnarde pour se requinquer. Café-gâteau et hop, ça repart !

Hors du temps
Du côté d’Aminona, premier arrêt possible à Plumachit, sur le chemin du bisse du Tsittoret (1’800 m) — atteint en voiture, au besoin. Rasade de vue, parfum d’alpage, jeux d’enfants et, dans l’assiette, du solide, servi sans façon. Un poil plus loin, le Relais de Colombire lui ajoute le charme d’un hameau de mayens d’antan réinventé en musée des traditions, avec ses propres panoramas. Si la salle joue la modernité épurée du béton brut, la terrasse en bois se dévore des yeux et les caquelons n’ont pas envie de révolution. Pour faire glisser le tout : une Marmotte brassée au lac Grenon. Les plus prévoyants pourront même y dormir, dans un cocon de bois clair. Un enchantement.

L’odeur des saucisses rissolant sur le grill titille les narines de loin. À 30 min de marche au fil du bisse, la Cave du Sex (1’950 m) se plante au carrefour des mélèzes et des pâturages. Aucune prétention dans cette buvette, mais beaucoup d’authenticité, entre terrasse en copeaux de bois et röstis généreux. Toute l’âme de la montagne valaisanne.

À flanc de pâturage, le vieux chalet du Mayen de la Cure, accessible en voiture l’été, joue lui aussi la carte de la cuisine locale, savoureuse et servie avec le sourire (merci Filippo). Les fidèles n’ont pas assez de bons mots pour vanter la trilogie maison : terrasse plein sud, röstis et tartare de bœuf.

Le Petit Paradis de Cordona ajoute une dernière terrasse à notre longue liste de belvédères gourmands. Sous les radars, cette sympathique buvette d’alpage, arrimée juste au-dessus de Miège, vers 1’300 m, en chemin vers la cascade du Pichiour, sert une cuisine valaisanne sincère, rythmée par quelques inattendus coups de pétanque. Le week-end, c’est coquelet, rôti ou jambon à la broche. Attachant.