Montbell, une ascension fulgurante

Montbell, une ascension fulgurante

une ascension fulgurante

Texte
Claude Hervé-Bazin
Copyright
Montbell
Parution
hiver 2019-2020

Le kinobi est un art japonais à part entière, qui s’applique à toute chose. Sa philosophie? Marier la beauté à la fonction. C’est cette maxime qui a conduit Isamu Tatsuno sur les faces nord des plus hauts sommets alpins, avant de fonder la plus importante marque d’équipement outdoor asiatique, implantée à Zermatt et Grindelwald.

Tout a sans doute commencé par une déception enfantine.

À l’âge de 12 ans, Isamu Tatsuno se voit refuser de participer à la randonnée annuelle hivernale au mont Kongo (1’125 m) organisée par son école en raison de sa «faible santé». Ce n’est pourtant pas l’Everest, juste une petite montagne au sommet boisé, coiffée de deux sanctuaires shintos, où les habitants d’Osaka aiment admirer la poésie des juhyo, les arbres emmaillotés de glace. Déçu, piqué au vif, le jeune homme en fait un but.

L’étoffe des héros
Bientôt, voilà Isamu qui ausculte le mont Kongo sous toutes ses coutures, chemin après chemin, année après année. Lorsque la dizaine de sentiers n’y suffit plus, il se lance à l’aventure, explorant avec son vieux sac à dos donné par un membre de la famille, les casseroles d’armée de son père, une tente achetée avec son argent de poche et un duvet qu’il a lui-même confectionné à partir d’une vieille couverture.

À 16 ans, Isamu tombe sur un extrait du livre-récit du grand alpiniste Heinrich Harrer, qui raconte sa première en 1938 dans La face nord de l’Eiger. La capacité de l’Autrichien à surmonter les difficultés et vaincre devient un mantra pour l’adolescent. Il le décide, alors: il va tout faire pour être le premier Japonais au sommet de l’Eiger par la face nord. Et se construira, au passage, un destin centré sur sa passion de la montagne. Le voilà qui s’attaque aux falaises de la région d’Osaka. Il enchaîne les ascensions, progresse, tisse un réseau de grimpeurs, puis passe avec eux aux Alpes japonaises. Ouvre quelques voies, puis d’autres encore, été comme hiver. Le voilà aguerri, presque célèbre.

Zweite Heimat
En 1969, à l’âge de 21 ans, Isamu Tatsuno entreprend un long périple en train par le Transsibérien pour rejoindre la Suisse, en compagnie de son ami Sanji Nakatani. Trop tard pour inscrire leur nom au palmarès de l’Eiger: la face nord a été conquise en 1965 par un Japonais, Mitsumasa Takada. Qu’importe. Le plaisir de parvenir à libérer cette voie pour soi est de loin le plus fort. Là-haut, le duo laisse dériver son regard vers un autre phare alpin parfaitement dégagé ce jour-là: le Cervin. Prochaine escale. Par la face nord, naturellement, pour la noblesse de conquérir un but en affrontant les plus grandes difficultés.

Le matin de leur départ au Matterhorn, Mme Biner, leur hôtesse de l’hôtel Bahnhof, les salue en temporisant leur ardeur fébrile. «Réussir, ce n’est pas arriver au sommet, c’est vivre». Une phrase indélébile qui n’a jamais plus quitté Isamu Tatsuno au fil de ses ascensions. Et lui a permis de revenir souvent dans cette vallée de Zermatt qu’il affectionne tant.

 Le soleil se lève
De retour au Japon, Isamu Tatsuno travaille d’abord dans un magasin de montagne, tout en fondant la première école d’escalade japonaise en 1970, avec son partenaire Sanji Nakatani et le vainqueur nippon de la voie nord de l’Eiger, Mitsumasa Takada. Il accumule les compétences. Entre dans une compagnie de commerce de tissus, où il apprend à gérer un business et développer de nouveaux matériaux et produits.

À 28 ans, l’heure a sonné: «ni trop jeune, ni trop vieux», riche de ses différentes expériences complémentaires, Isamu Tatsuno fonde Montbell — la «belle montagne», une évidence pour cette compagnie d’équipement outdoor et d’escalade. Le timing est parfait: la randonnée connaît le même essor au Japon qu’en Europe et en Amérique du Nord, et les alpinistes, après avoir défloré la plupart des grands sommets mondiaux, y reviennent en hiver. Pour toutes ces activités, il faut des équipements adaptés. Montbell sera là pour y pourvoir.

La touche japonaise
Dans le climat humide du Japon, les duvets garnis de plume s’imbibent d’eau et perdent leur pouvoir d’isolation. La solution est synthétique et d’une légèreté incroyable. Voilà Isamu Tatsuno à Munich, frappant à la porte de Sport Schuster, ses 2 seules phrases d’allemand en bouche: «Ich komme aus Japan. Ich möchte den Schlafsack verkaufen». Le succès est immédiat. Montbell s’appuie sur les recherches novatrices des nombreuses entreprises textiles installées aux portes d’Osaka et renforce encore, ce faisant, l’image de technicité des produits japonais. La compagnie sort une ligne en nylon imperméable d’une finesse révolutionnaire. Et voilà Montbell consacré champion de l’ultraléger. Plus de 40 ans se sont écoulés et Montbell a conquis le monde avec sa devise Light and Fast. Quant à Isamu Tatsuno, il s’est depuis passionné pour le canoë et le kayak en eaux vives (remportant une compétition nationale!), avant de s’investir dans des projets éducatifs, sociaux et de tourisme durable — notamment en développant les itinéraires «Japan eco tracks» à pied, à vélo ou en kayak. Un écho au modèle suisse. Sous sa houlette, le Montbell Fund (alimenté par les cotisations de 940 000 membres) a même contribué récemment au financement du pont Charles Kuonen, la plus longue passerelle suspendue du monde (494 m), située à Randa, sur l’Europaweg, entre Grächen et Zermatt. Comme un hommage au pays où tout a commencé.

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en.montbell.jp